analyse : comme on voit sur la branche……

«Comme on voit sur la branche… »

Nouvelle continuation de amours (1556), « sur la mort de Marie »

Pierre de Ronsard

Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose :

La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur :
Mais battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose :

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.

 

 

Appelé par ses contemporains le prince des poètes, Ronsard est à l’origine de La Pléiade . Malgré la diversité de ses œuvres, c’est sa poésie amoureuse qui est restée célèbre jusqu’à nos jours et , bien qu’il ait reçu la tonsure, il consacre plusieurs recueils à ses muses et à l’amour. Un grand nombre de ses poèmes développe le thème du Carpe Diem et l’influence de Pétrarque est évidente.

Dans La nouvelle continuation des amours, et plus particulièrement dans « sur la mort de Marie », on pense que  poète pleure la mort de Marie Dupin, une jeune paysanne de Bourgueil ou celle de Marie de Clèves . Ce poème à la fois simple et précieux exprime la tristesse du poète.

 

LES ENTREES :  La comparaison rose/femme ; le temps ; la beauté ; la mort ; la douleur

 

La comparaison Marie/Rose

Ce sonnet se construit sur une comparaison qui respecte la traditionnelle rupture sémantique du sonnet entre quatrains et tercets. Vers 1 « comme » (la rose)  vers 9 « ainsi » (Marie)  ; les quatrains développent le comparant et les tercets , le comparé. Cependant ce poème va plus loin qu’une simple comparaison car la rose est personnifiée et Marie se métamorphose en rose. En effet les termes pour qualifier la rose sont des termes pour la femme : « jeunesse » (v2) ; « grâce » ; « amour » sont les attributs  d’une jeune fille (v5) et  l’attitude est humaine : « Languissante elle meurt » alors que pour la femme , l’expression « première et jeune nouveauté » fait écho à « première fleur »(v2) mais la métamorphose atteint son apogée au dernier vers : « ton corps ne soit que roses » il y a donc une inversion évidente à l’intérieur  même de la comparaison. Mais une comparaison se fait toujours sur un ou des points communs c’est le cas dans ce poème . Marie et la rose ont en commun la beauté : pour la rose « belle »(v2) ; « vive couleur »(v3) ; « grâce »(v5) et pour Marie : « ta beauté »  mais aussi la jeunesse : les deux vers qui y sont consacrés, l’un à la rose (v2), l’autre à Marie (v9) forment à eux deux un chiasme :

« En sa belle jeunesse, en sa première fleur » / « ainsi en ta première  et jeune nouveauté »

Ce qui donne l’impression que l’une est le miroir de l’autre et accentue la ressemblance !!!

De plus les deux meurent jeunes, arrachées malgré elles à la vie ! , La rose : « battue (…) elle meurt » (v7/8) ;  Marie : « la Parque t’a tuée » (v11). De plus la mort intervient en pleine jeunesse  ce qui est signifié par deux CCT : »Quand…. »(V4)  Et « Quand….. »(V10).

 

LA BEAUTE

 

La rose est considérée depuis l’antiquité comme la plus belle fleur symbole de l’amour

 (L’Histoire de la Rose

             » La rose est la fleur de l’amour et la plus populaire fleur de ce monde. » 
                       Elle a été créée par Chloris, la déesse grecque des fleurs, 
                                      mais du corps sans vie d’une nymphe 
                        qu’elle a trouvé un jour dans un effacement dans les bois. 
                           Elle a demandé l’aide d’Aphrodite, la déesse de l’amour, 
                                                      qui lui a donné la beauté;

                 Dionysos, le dieu du vin, du nectar ajouté pour lui donner un parfum doux, 
                           et des trois Grâces lui a été donné le charme, l’éclat et la joie. 
                                 Puis Zéphyr, le vent occidental, a soufflé loin les nuages 
                                              de sorte qu’Apollon, le dieu du soleil, 

                                         a  pu la polir et  en faire la fleur des fleurs.

                                     Et ainsi, Rose est née et était immédiatement reine couronnée des fleurs) http://boitedependore.com/fleurmois/histoirerose.htm

 

De nombreux poèmes de Ronsard évoquent cette fleur majestueuse : « Mignonne allons voir si la rose… » « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » etc…  

Dans ce poème elle apparait dès le premier vers avec un déterminant défini « la » qui souligne sa singularité et,  en fait un symbole associé  avec un « on » de généralité qui montre que le poète n’est pas le seul à en faire l’éloge. Le verbe « voir  » (V1) invite à voir la fleur, presque comme  une hypotypose.

C’est donc un merveilleux compliment que de comparer Marie à la Rose. Si on a pu voir que Ronsard utilise la polyptote( le même terme sous ses différentes formes) pour évoquer leur beauté respective, il utilise aussi le thème de la belle matineuse (Le topos de la « Belle Matineuse », femme dont la beauté fait pâlir l’Aurore, prend naissance avec un sonnet de l’italien Rinieri et sera repris par tous les poètes du 16ème S)   ainsi, v3/4 : « rendre le ciel jaloux » , « l’aube de ses pleurs »     et v10 : « Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté » .

De plus la beauté, pour le poète, n’a pas la porté d’une admiration platonique mais  doit être sensuelle  (mettre en jeu les sens), en effet, pour la rose on a la vue « vive couleur », l’odeur, avec le chiasme du vers 6 qui montre l’importance de ce sens pour le poète « embaumant les jardins et les arbres d’odeur » ; le toucher « dans sa feuille »(v5)  quant à la femme  « ton corps » évoque une intimité amoureuse.

 

 LE TEMPS

 

Le temps  est très important dans ce poème pour deux raisons : tout d’abord parce que Marie est morte trop jeune, au printemps  de sa vie, ensuite comme l’exprime le thème (en vogue au 16ème s) du carpe diem, la vie est éphémère, le temps passe  trop vite (cf. les « vanités »). C’est pourquoi tout le champ lexical du temps se concentre sur la notion de « commencement »  avec les termes déjà  vus de « jeune » ou « jeunesse » avec la répétition de « première » mais aussi avec le « mois de mai », ou l’aube » ou l’expression  « au point du jour »  ce moment est pourtant celui que va choisir la mort  ce qui est marqué par l’emploi de prop. Sub. circonstancielles de temps : « quand l’aube…. » (v4) ; « quand la terre….. » (v10).

Pourtant , le « temps » de Marie semble être encore plus court que celui de la Rose , pour cette dernière,  6 vers pour en faire l’éloge et deux pour évoquer la mort. Alors que la jeune femme n’a que deux vers pour l’éloge et un hémistiche pour la mort . Cela donne une impression d’accélération du temps.

Quant aux temps verbaux employés dans ce poème, ils participent évidement à l’organisation temporelle.  Les deux quatrains sont au présent d’habitude (tous les mois de mai) en revanche les deux tercets qui parlent de Marie sont très différents. Le vers 10 qui représente la jeunesse de Marie est à l’imparfait « honoraient » alors que sa mort est donnée au passé composé temps de l’action terminée et rapide et sur un seul hémistiche ce qui montre la brutalité et la soudaineté de la mort « La Parque t’a tuée ». Les vers suivants sont au présent d’énonciation qui correspond à la douleur du poète dans la situation présente « tu reposes » ; « reçois » (impératif présent) ; « ne soit » (subjonctif présent). Le fait qu’il s’adresse à Marie directement et à l’impératif présent rend sa présence presque réelle.

 

LA MORT

 

Le verbe mourir n’apparaît qu’au vers 8 c’est-à-dire, à la fin des deux quatrains évoquant la Rose . C’est pourtant un poème orphique, sur la mort donc, de la femme aimée. Cependant si la mort n’est pas explicitement évoquée dès le début du poème, certains indices semblent l’annoncer. Ainsi la « jalousie » du Ciel et les « pleurs » de l’Aube semblent annoncer un dénouement tragique. De plus on reconnaîtra l’euphémisme dans « se repose » (V 5) souvent employé pour évoquer le repos  éternel. On remarque aussi l’opposition entre la violence de la nature « battue » ou « excessive » (hyperbole) (V 7) et la douceur de la mort, marquée par l’adverbe « languissante » ou l’euphémisme  « déclose » (vers 8) on a donc l’impression que la Rose accepte son sort . On remarque, d’ailleurs, que pour elle , le verbe mourir est utilisée à la forme active et au présent   »elle meurt » (V8). Alors que pour Marie les événements semblent beaucoup plus rapides puisque sa mort intervient en un seul hémistiche et non pas en deux vers comme pour la rose , et que le verbe « tuée » alors employé induit l’idée d’un meurtre d’autant plus  que l’action n’est pas faite par Marie mais bien par la Parque, Marie n’étant que le complément d’objet . Cela , bien sûr, souligne l’impuissance des hommes face à la volonté des dieux et donc l’impuissance du poète devant la mort de la femme aimée.

 

LA DOULEUR

 

le poète rend deux hommages différents à Marie,  celui de l’homme et celui du poète .

L’hommage personnel apparaît avec l’utilisation du déterminant possessif associé à la tristesse marquée par la redondance « mes larmes »,   »mes pleurs «  (V 12) ce qui montre une certaine intimité entre Marie et Pierre de Ronsard et donne plus de force à la douleur qu’il ressent. Cependant nous remarquons aussi l’hommage du poète notamment au vers 13 : l’évocation énigmatique du  » vase plein de lait et du panier plein de fleurs » peut correspondre à un rite antique existant,  mais le démonstratif « ce » laisse à penser que c’est le poème lui-même qui est une offrande et qui représente à la fois le vase et le panier. La mort mise en incise à la césure du dernier vers permet de  dépasser la mort grâce à  l’amour du poète et à  la métamorphose de la femme en rose.

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