Texte 5 La Femme Gelée, Annie Ernaux (analyse de l’extrait)

Texte 5                    La Femme Gelée  Annie Ernaux

EXTRAIT :

« un mois, trois mois que nous sommes mariés […]nous dodinent tendrement , innocemment « 

 

 Introduction :

Annie Ernaux est un auteur contemporain Professeur de lettre moderne, issue d’un milieu social modeste qu’elle évoquera dans nombre de ses œuvres. C’est dans sa propre vie qu’elle puise la matière  de son écriture  que ce soit son enfance, son adolescence ou la mort de sa mère. L’œuvre dont est extrait ce passage, La femme gelée,  raconte son mariage dans les années 60.  A. Ernaux explore les limites de l’émancipation féminine dans ces années là. A travers son propre portrait c’est celui de toutes les femmes qui  apparait en filigrane. Cette œuvre autobiographique dépasse alors le cadre du récit de vie et s’inscrit dans le genre des mémoires où elle prend une portée argumentative.

Dans cet extrait, elle raconte sa désillusion au début de son mariage, quand elle s’est retrouvée confrontée à un mari progressiste dans ses propos, mais bien moins dans ses actes, ainsi que sa molle soumission à la situation malgré son refus intérieur.

Les entrées : La relation homme/femme, Les taches ménagères, l’évolution de la relation, l’argumentation

 

La relation homme – femme:

 

Une relation homme/femme se met en place à l’intérieur du foyer : « Jeune couple moderne ou intellectuel » (L 3) ce qui laisse sous-entendre une certaine égalité homme/ femme et la narratrice utilise le  » nous » «comme nous sommes sérieux » (L 2) le « nous » est appuyée par un vocabulaire tel que « ensemble » (L 2), « même » (L 6), « ensemble » (L 56) ou encore « égalité » (L 55) l’apothéose de cette soi-disant union est marquée par une phrase non verbale très courte qui juxtapose deux mots redondants : « unis, pareils » (L 7) mais cette égalité dans le couple est de très courte durée. Ce qui en marque la fin est une sorte d’alarme «sonnerie stridente » (L 7) qui retentit comme une sirène,  ceci est explicité par une phrase non verbale «finie la ressemblance » (L 8) le « nous » laisse alors la place à un clivage entre le « je » et le « il » en effet : «l’un des deux » (L 8) « moi » (L 10) « je suis seule » (L 11–12), « la seule » (L 14) s’oppose alors  à « il » (L 16).

Toujours dans cette idée de séparation la narratrice relève ce qui dans l’attitude et dans les pensées montre une sorte d’incompréhension qui participe à ce clivage ainsi « il croyait me faire un plaisir fou » (L 44) qui s’oppose à « moi je me sentais couler » (L 44) de plus le fossé qui semble s’être creusé entre eux semble sans cesse s’élargir ce que nous comprenons  à la lecture des différentes antithèses qui décrivent la situation du couple ainsi « j’envisage un échec »  (L 49)  s’oppose à « sa réussite à lui » (L 49–50) ou encore « il se ramasse » (L 51)/« moi je me dilue ».

Le mari prend très rapidement un rôle dominant (L 54) « il m’encourage », « il souhaite que » ou encore « il me dit et me répète » (L 58) de plus il a un ton supérieur « pas mal » (L 53) , ce qui est exprimé aussi dans la parole rapportée au style narrativisé  par la narratrice « il se marre » (L 17) et « je suis humiliée » (L 18) ces différences flagrantes sont apparemment effacées par la relation amoureuse évoquée dans les dernières lignes de l’extrait (L 62–64)

 

Les tâches ménagères :

 

Ce sont elles qui vont transformer la relation du couple et vont faire basculer la vie de la narratrice notamment tout ce qui a trait à la nourriture c’est d’ailleurs la « cocotte-minute » qui vient rappeler les différences (L6) on a une gradation de la place de la cuisine puisque cela commence par l’évocation de la « dînette » (L 11) et que ça se termine par « la nourriture corvée » (elle 27) on remarque que le mot « dînette » est infantilisé par le suffixe alors que l’expression « nourriture corvée » est marquée seulement par le caractère péjoratif des termes et la prononciation dure de l’allitération en R.

Cette corvée semble très compliquée pour la narratrice qui a tout à apprendre. Elle évoque un difficile apprentissage de la cuisine « je ne savais pas » (L 12) ou « aucun passé dette culinaire » (L 13–12–14) « à toi d’apprendre » (L 22) et utilise des termes péjoratifs et se dévalorise par rapport à cette tâche avec des expressions telles que « une intellectuelle pommée incapable » (L 34), « une flemmarde », « malhabile » (L 33) « une braque » (L 40).ou bien « je me suis efforcée d’être la nourricière » (L 41) on remarque l’effort nécessaire à la narratrice.

Pour évoquer la cuisine il utilise beaucoup d’accumulations qui donne l’impression qu’elle étouffe, qu’elle se sent envahie comme aux  lignes 15 ou 24 « des œufs, des pattes, des endives, toute la bouffe ».

Sa relation à la nourriture montre qu’elle n’y apporte aucun intérêt et utilise un vocabulaire familier qui montre qu’on est loin de la grande cuisine avec des termes tels que « la bouffe » (L 24) ou « les patates » (L31), « petits pois cramés » (L 41), « la purée » (L 44).

Les termes qu’elle utilise montrent  la distance qu’il y a entre elle et la cuisine ainsi on retrouve par exemple « de l’extra » (L 13) ou le verbe « manipulait » (L 24) ou encore le terme « nourricière » (L 41) ce ne sont pas des termes qui montrent une proximité avec la cuisine ( pas habituellement employés).

On remarque une gradation avec » la nourriture décors » (L 25) puis « la nourriture surprise » (elle 26) et enfin « la nourriture corvée ». Cette corvée l’affecte profondément émotionnellement ce qui apparaît dans l’utilisation de termes tels que « angoisse », « découragement » (L 23) « ressentiment » (L 29) ou encore «sans joie » (L 41).

Cette obligation de cuisinier vient altérer son rapport à la vie et l’empêche notamment d’étudier, elle l’explique  à la ligne 44, « je me sentais couler » ou encore « indifférence » (L 50) mais surtout avec l’alternance  cuisine/étude dans l’accumulation  : « Version anglaise, purée, philosophie de l’histoire, vite le supermarché va fermer », ou lorsqu’elle avoue : » Pas eu le temps de rendre un seul devoir » .

 

L’évolution de la relation:

 

L’évolution de la relation dans cet extrait est chronologique. Elle va de la rencontre jusqu’au mariage,  mais elle n’est pas donnée de manière linéaire. Cela va du début de la relation « quand nous nous sommes rencontrés dans les Alpes« (L  ) puis  » Le restaurant universitaire fermait l’été »  et. » À la fac, en octobre » , «  au premier trimestre, »,  » un mois, trois mois que nous sommes mariés »  ce qui évolue dans le relation c’est la relation aux taches ménagères  notamment à la cuisine  ainsi on apprend que le « avant »  (L27, L 26, L11) correspond à « resto universitaire » puis « la dînette »  Le « après » correspond au présent : « un mois, trois mois que nous sommes mariés » (L1)  et à la « nourriture corvée »  on se rend compte qu’avec le mariage la réalité se heurte aux idées (L 59) « intellectuellement « , « il me dit que je » (L 58) ou « il est pour ma liberté » mais dans la réalité il n’applique pas ses idées sauf pour la « mascarade » de la vaisselle qu’il oublie systématiquement.

Si, pour son mari, il y a égalité dans la parole puisqu’il a un discours d’égalité, dans les actes en revanche il y a soit un refus total « non mais tu m’imagines avec un tablier » la parenthèse (L 17) soit une sorte de stratégie faire passer la pilule avec l’utilisation d’attitude et de mots infantilisants: « ma poule à petit coco »  (L 60–66).

Il y a une évolution de la situation par rapport au couple, à la société et à la narratrice elle-même .elle proteste de plus en plus mollement « Je n’ai pas regimbé, hurlé ou annoncé froidement  » puis évolue vers  une sorte de remise en question de ses propres qualités, un engourdissement, la remise en question de ses valeurs d’égalité. Elle exprime  parfois à une révolte  «  Au nom de quelle supériorité. « (L 14–15) et parfois à une acceptation : «  Et plus rien, je ne veux pas être une emmerdeuse, est-ce que c’est vraiment important, « (L 30 31).

Quand la narratrice compare sa situation et son « modèle » avec la société qui l’entoure cela l’amène à s’auto dénigrer (L 33)  par exemple :« une braque » (L 40 ou L 19). Ce qui semble surprenant c’est son manque de réaction « en y consentant lâchement » (L 28) si elle tente quelques réactions de révolte telle que « allusions », « remarque » elle n’est pas explicite dans cette révolte et c’est finalement elle qui va s’adapter qui va changer pour entrer dans le moule attendu « à toi d’apprendre (L 22), « il fallait changer » (L 35), je me suis efforcée d’être » (L 41) et cela va s’aggraver et s’accompagner d’une sorte d’engourdissement (femme gelée) beaucoup de verbes tels que « on s’enlise » (L 5), « je me dilue » (L 51, « je m’engourdis » (L 52) « je me sentais couler » (L 44), « on s’englue » L 62) mais cet engourdissement se met en place aussi avec beaucoup de douceur…   en effet on peut relever le champ lexical de la douceur avec « attendrissante » (L 3), « m’attendrir » (L 5), ou encore « doucettement », « gentillesse » (L 62) ainsi qu’un  vocabulaire très enfantin tel que « ma pitchoune » ou « petit coco » des attitudes enfantines avec « on travaille ensemble » ou encore « dînette » (L 11) surtout de sa part à lui « il se marre »(L 17) «un air contrit d’enfant bien élevé » (L 61), « le doigt sur la bouche » la narratrice perd non seulement ses valeurs mais oublie ses buts elle ne peut donc plus se consacrer à ses études,  dès le début du texte la  » cocotte-minute » vient remplacer la Bruyère ou Verlaine (L 5-6) et à la ligne 34 elle met au même niveau « intellectuel » et « casser un œuf » cet alternance préjudiciable d’étude et de corvée apparaît dans l’accumulation de des lignes 40–45.

Les études perdent  de l’importance,  ce sont « études par petits bouts », « art d’agrément » ou encore « flou étrange » (L 49)  » échecs » .  Elle a même perdu son intérêt pour les études ce que l’on comprend lorsqu’elle les évoque « avec peine et sans goût » (L 46) « sans enthousiasme » (L 47) ou encore « je n’aurais certainement pas le CAPES » (L 48–50) elle adopte donc au fur et à mesure de leur mariage une attitude d’abandon de plus en plus marquée.

 

L’argumentation :

 

A  première vue ce texte n’est pas clairement argumentatif,  pourtant Annie Ernaux  cherche à nous convaincre que le mariage peut devenir un véritable carcan. Elle nous le prouve en utilisant son propre exemple.

Son premier argument est concessif  « oui effectivement nous somme » et le « mais » est implicite mais il est donné avec « la sonnerie de la cocotte-minute » (L 7–8).

Le deuxième argument est une question oratoire (L 14 à 15)

l’argument suivant est un argument ironique  « la plénitude des femmes mariées «  (L 38) elle souligne la charge réelle par une accumulation de taches qui étouffent la femme mariée.

Ensuite le dernier argument est développé de manière inductive :  » tous les conflits «   (L62 63).

Elle donne  à son propre cas une portée générale avec l’utilisation de déterminants indéfinis « la » (L 62).

 

De plus ce texte utilise persuader en provoquant des ressentis,  des émotions, en effet  un sentiment d’injustice qui est créé par la différence qui s’installe  entre les deux étudiants.

Tout d’abord elle partage ses propres émotions : »Je suis humiliée » (L  ),  « sans joie » (L  ) , « J’ai pensé que «  suivi de nombreux termes péjoratifs « malhabile », « flemmarde », paumée » ou « moi ,je me sentais couler » (L  )ou encore « avec peine et sans gout » (L  ) .

Le Lecteur plonge avec la narratrice dans la désillusion du mariage :« le réel c’est ça  » (L  ).

Ensuite on ressent une certaine colère devant l’attitude du jeune marié « Il se marre » (L  ) , « il me le fait sentir » (L  )  son ton supérieur  rapporté au style indirect libre « pas mal tu devrais continuer » , ou au discours narrativisé « intellectuellement il est pour ma liberté » .

Enfin la sensation d’étouffement  est prenante  « midi et soir » (L  ); « jour après jour » (L  ) la narratrice semble s’enfoncer dans l’engourdissement , engourdissement dont on a un champ lexical conséquent  « couler »(L  ) « flou »(L  ), « dilue » (L  ), « engourdis » (L  ), « dorment » (L  ), « s’englue » (L  ).

Ces émotions s’associent pour nous persuader que le mariage (dans ces années là) peut être pour la femme un véritable carcan pour la femme et l’empêcher de s’épanouir intellectuellement.

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