Texte 6 : W ou le souvenir d’enfance, Perec. Chapitre 2 : incipit du « souvenir ».

Texte 6 :                                                       W ou le souvenir d’enfance           Perec.

                                                          Chapitre 2 : incipit du « souvenir ».

Introduction générale :

Pérec est un écrivain contemporain juif d’origine polonaise née en 1936;  Il a perdu son père en 40 dans la guerre franco-allemande et sa mère décide de le faire passer en zone libre afin de lui sauver la vie, avec un convoi de la Croix-Rouge. Elle  le dépose à la gare, probablement avec un bras en écharpe, c’est la dernière fois qu’il verra sa mère, elle meurt en déportation à Auschwitz . Après la guerre, il est adopté par sa tante. Hanté par l’idée de l’absence, il est suivi  par Françoise Dolto (célèbre pédopsychiatre)  et un certain nombre de ses œuvres tournent autour de cette problématique. C’est ainsi qu’il écrit W ou le souvenir d’enfance une œuvre qui alterne une autobiographie et une fiction, sorte d’utopie sportive, étant elle-même un souvenir d’enfance puisqu’il pense l’avoir écrite vers l’âge de 14 ans. C’est Pérec lui-même qui donne une explication de ce croisement de deux histoires qui semblent à priori différentes : « ils (les deux récits) sont pourtant inextricablement enchevêtrés, comme si aucun des deux ne pouvait exister seul, (…) ce qui n’est jamais tout à fait dit dans l’un, jamais tout à fait dit dans l’autre, mais seulement dans leur fragile intersection. »

Ce passage est extrait du chapitre 2, il constitue l’incipit du souvenir d’enfance puisque l’auteur a commencé l’œuvre par un chapitre de W. Perec y présente son projet d’écriture autobiographique.

 

 

Les entrées : histoire, le souvenir, l’incipit, l’écriture

 

l’incipit :

Cet incipit sert à la fois de pacte autobiographique et de présentation de l’œuvre romanesque W. La première phrase est à la fois caractéristique de l’autobiographie, puisqu’elle commence par le « je » narrant (celui qui raconte) et met en place le pacte autobiographique tel qu’il est défini par Philippe Lejeune (je  = auteur = narrateur = personnage principal). En même temps c’est une phrase qui déstabilise le lecteur dans l’attendu d’une autobiographie puisque l’autobiographe affirme n’avoir aucune matière pour rédiger son autobiographie « je n’ai pas de souvenirs d’enfance ». Cet incipit met donc en place une autobiographie courte celle de ses 12 premières années, dont il a perdu le souvenir, et une autobiographie basée uniquement sur des références concrètes et de très vagues souvenirs dissimulés parfois par des « souvenirs écrans ». Lui-même le remarque : « mon histoire tient en quelques lignes » ensuite il se livre à une sorte d’analyse de sa relation avec sa propre histoire qu’il replace dans la grande histoire. Dans la deuxième partie de cet incipit , il présente « W » (L 25/26) comme un souvenir d’enfance en soi « une histoire de mon enfance » (L 27/28).

Ensuite c’est sa relation à l’écriture qui est présentée ainsi que son projet d’écriture le « je » narrant reprend place à la fin du texte avec l’ancrage temporel  (dans la situation d’énonciation) « aujourd’hui » (L 44) suivi d’un présent d’énonciation  « j’entreprends » (L 44).

Dans ce projet d’écriture Perec annonce l’imbrication des deux œuvres W et le souvenir d’enfance l’explication est donnée à la ligne 50 : « avec le réseau qu’ils tissent »

De plus, cet incipit met en place une chronologie on retrouve ainsi « jusqu’à ma 12e année » (L2) « à 13 ans » (L23), «en 45 » (il n’a que neuf ans) (L5), « à quatre ans » (L3), « à 6 ans » (L5) puis « à l’âge de 33 ans » (L 43).

Si toutes ces citations relèvent des indices temporels détachés, en revanche à partir de la ligne 24  nous trouvons aussi des indices temporels ancrés dans la situation d’énonciation, donc celle du « je » narrant, : « il y a sept ans » (L 27) et « quatre ans plus tard » (L 44). C’est donc un incipit qui présente à la fois le personnage principal (je narrant et je narré) la raison de l’écriture et le projet d’écriture.

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Le souvenir :

Le souvenir a une place essentielle dans cette oeuvre puisqu’il donne son nom à toute l’œuvre. La relation au souvenir est une relation avec sa propre histoire ; en réalité cette œuvre est une recherche du souvenir mais souligne bien plus souvent l’oubli, la perte de mémoire que le souvenir lui-même , on relève  l’affirmation « je l’oubliais » (L 24) ou encore toujours la forme négative : « je n’avais pratiquement aucun souvenir » (L 30) en réalité cette recherche du souvenir absent est un véritable travail que fait l’auteur,  ce qui explique l’utilisation de l’expression « ce lent déchiffrement » (L 46). On peut noter d’ailleurs que les sonorités de « lent déchiffrement » participent a créer une impression de lenteur.

Un des souvenirs du narrateur est l’histoire de « W » (L 25) « je me souvins tout à coup » ce souvenir fait donc irruption dans une mémoire totalement « blanche ». Les souvenir qui devraient être la matière même de la mémoire sont remplacés ici par le souvenir collectif ou  familial. Souvenir collectif (L 20) « Histoire avec sa grande Hache » donc des souvenirs qui sont ceux de la guerre et des camps ; Ou encore les souvenirs familiaux qui ne sont que des dates,  ce qui reste très neutre et presque sans sentiments. L’évocation du souvenir est toujours partielle,  il se compare à un enfant qui joue à cache-cache (L 36) on a alors l’antithèse formée par « rester caché et « être découvert » (référence à sa situation) mais aussi on retrouve le jeu de mot , la métaphore de l’histoire « avec sa grande H » ce qui évoque une mémoire coupée étant donné que la guerre a « tranché » ses souvenirs.

Enfin il tente une interprétation de ce manque de souvenir puisqu’il utilise les mots « rassurés », « protégés » et on voit bien donc que cette manière d’évoquer ses souvenirs est une manière de se protéger.

 

 

L’histoire :

 

Histoire de Perec s’inscrit à la fois dans l’histoire de la guerre et dans la fiction qui accompagne son autobiographie. Un autobiographe écrit de manière rétrospective sa propre histoire, or une histoire est le tissage des souvenirs perçus comme réels et des faits donnés par des documents ( concrets photos, notes, récits familiaux etc.). Cependant Perec affirme ne pas avoir de souvenirs. Il fait donc le lien entre sa propre histoire et l’histoire de la France qu’il appelle « la grande Histoire » mise en incise (L 20). Cette grande histoire est opposée à sa propre histoire qu’il évoque par une accumulation (L 10/12) avec une gradation : « mon histoire, mon histoire vécue, mon histoire réelle, mon histoire à moi » l’utilisation du pronom d’insistance « à moi » marque l’opposition avec l’histoire des autres : la grande histoire.

Pour parler de son histoire personnelle il oppose donc l’apparence et la réalité. Il reprend donc mot pour mot l’accumulation des lignes 8 et 9 mais cette fois-ci accompagnée de négation dans une nouvelle accumulation ligne 13 14. Perec cherche à montrer qu’il y a une absence d’histoire personnelle apparente,  il utilise les termes du champ lexical de la réalité avec « objectif, évidence, apparente », (L 8) alors qu’en réalité c’est une sorte de mensonge de sa mémoire qui occulte son histoire c’est pourquoi il commence le paragraphe avec « cette absence d’histoire » (L 7) qui est censée le protéger de sa propre histoire (ce qui est assez paradoxal).

Mais une troisième histoire vient s’inscrire dans cette construction, c’est l’histoire de W , il affirme qu’il « invente à 13 ans une histoire » (L 23) cette histoire est aussi imprégnée de sa propre histoire. Ces trois histoires sont évoquées à la ligne 50 par le narrateur comme un « réseau ». Enfin il utilise un chiasme « le cheminement de mon histoire et l’histoire de mon cheminement » qui nous permet de comprendre que ces histoires sont construites en miroir.

Même si l’histoire de W semble apparemment détachée de sa propre histoire, tout d’abord par le lieu « un îlot de la Terre de Feu » (L 33) et par le thème « le sport » (L 33), en réalité, il relie dans cet incipit l’histoire sportive de W à sa propre histoire -enfermée dans son inconscient- grâce à la répétition du mot « fantasme ».

L’écriture de W va donc lui permettre de travailler sur sa propre mémoire, afin de faire remonter des souvenirs et de réécrire sa propre histoire. C’est donc l’écriture, une fois de plus « les pièges de l’écriture se mire en place ».

là encore nous remarquons  une imbrication de termes et donc de « réalités »  : « l’écriture (L 34) « la lecture » (L 50) « inscrit » et « décrit » (L 51).

 

L’écriture :

 

L’autobiographie est, par essence, une écriture de soi. Ainsi donc dans le souvenir d’enfance ,Perec s’engage à écrire son autobiographie mais paradoxalement son projet (évoqué au commencement de l’œuvre) est de clôturer, de finir « j’entreprends de mettre un terme ».

Il utilise,  pour parler de l’écriture, une métaphore surprenante : « le piège de l’écriture » (L 34) renforcée par l’expression « une fois de plus » qui montre l’importance de l’écriture ; en effet on sait qu’il a commencé à écrire à l’âge de « treize ans » (L 23). L’écriture de l’autobiographie, le souvenir, vient donc clôturer l’écriture de W (on verra que la fin de W clôture l’autobiographie)

Cet extrait est donc à la fois l’écriture d’un pacte autobiographique mais aussi celle d’un pacte romanesque.

 

 

 

Questions envisageables :

 

1)      Quel lien ont l’histoire de Perec et la fiction de W ?

I)                    le lien est établi parce que la fiction est en elle-même un souvenir d’enfance

II)                  cet extrait montre que les deux histoires sont imbriquées

 

2)      Quel pacte littéraire est mis en place dans ce chapitre ?

I)                     ce chapitre met en place un pacte autobiographique

II)                   ce chapitre met aussi en place un pacte romanesque comme déchiffrement du pacte autobiographique

 

3)      Comment Perec établit-il des liens entre les trois histoires ?

I)                     le souvenir est un lien entre les trois histoires

II)                   le pacte de lecture établit ce lien entre les trois histoires

 

4)       Quelle est la place du souvenir dans cet extrait ?

I)                     bien qu’important le souvenir reste incomplet

II)                   l’absence du souvenir écrit l’histoire même de l’auteur

 

5)      En quoi cet extrait donne-t-il une triple définition de l’histoire? (comment cet extrait définit-il l’histoire ?)

I)                     l’histoire personnelle

II)                   la grande histoire

III)                 l’histoire fictionnelle de W

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