Les réécritures : le mythe de Don Juan La nuit de Valognes, Éric Emmanuel Schmitt

introduction :

  • Éric Emmanuel Schmitt est un auteur contemporain parmi les plus lus et les plus traduits à l’heure actuelle. Il s’est illustré aussi bien au théâtre dans le roman et il est reconnu par ses pairs, accédant aussi bien au jury du Goncourt qu’à l’académie Royale de langue et littérature française de Belgique.

Sa première pièce : la nuit de Valognes, lui a apporté la notoriété dès 1991. Cette pièce est une réécriture du mythe de Don Juan, le célèbre personnage  éponyme créé par Tirso de Molina et élevé au rang de mythe par Molière. Il prend sous la plume d’Éric Emmanuel Schmitt une complexité nouvelle et une nouvelle modernité. Dans cette pièce cinq femmes qui furent séduites par Don Juan décident d’instruire son procès et ainsi de l’obliger à épouser sa dernière conquête. Surprises par la réaction de Don Juan, elles cherchent à comprendre…  Ce dialogue est extrait de la scène 3 de l’acte II, Don Juan s’adresse à La Petite et expose sa vision de ses relations avec les femmes.

 

Les entrées :    les femmes, Don Juan, la société, l’amour

 

Les Femmes :

Dans cette scène Don Juan parle des femmes et pourtant elles ne semblent pas être (en tant que personnes à part entière) le centre d’intérêt de Don Juan. il utilise pour parler des femmes des métaphores tout d’abord, « les pommes » (L2) ou « tous les fruits » (L4),  puis une métonymie « la bouche » la très longue énumération des caractéristiques des bouches, ligne 4 « des dodues, des humides, des tendres, des fermes, des ouvertes », semble plutôt qualifier  des femmes.

On remarque ainsi les caractéristiques sensuelles associées à la femme. Il nomme aussi les femmes par leur attitude « la prude », « la sensuelle », « l’adolescente » (L5). Enfin il répète le pronom toutes « à toutes. À toutes ! »  qui montre que les femmes représentent pour Don Juan un groupe indéfini dont jamais aucune femme ne s’est détachée.

On se rend compte qu’il y a un certain mépris dans cette manière de voir la femme. Car elle n’est présentée qu’en tant objet sexuel. C’est une vision plus contemporaine de la relation de Don Juan avec les femmes . Le DJ de Molière vantait son désir de conquête  et pas son désir de consommation . De même les femmes sont appelées « filles » (L19) c’est-à-dire prostituées ce qui est très péjoratif.

 

 Don Juan :

IL garde les traits caractéristiques du DJ de Molière. Tout d’abord une certaine arrogance avec une valorisation excessive du moi , ce que l’on peut vérifier par l’utilisation répétée  du « je »  , notamment « je prends », « je cueille » (L2) « je fais » (L6) un ego qui atteint son paroxysme avec « Moi, j’obtiens » (L23) et « mon plaisir! » (L24) . De plus sa singularité est marquée par l’emploi de « vous » (c’est-à-dire tous les autres) dont il s’exclut, et auquel il s’oppose par le « je » . Utilisant la métaphore filée de la nourriture en lieu et place de la métaphore du combat utilisée par Molière  E.E. Schmitt donne une image plus sensuelle de DJ.  « je cueille », « je les croque », « j’ai faim », (L2), « trop d’appétit », « goûter » (L3).

De même la relation à l’autre a aussi évolué DJ s’estime généreux en donnant du plaisir « Je leur donne du plaisir » (L7)

Et en retour , même s’il semble différencier l’effet qu’il fait aux hommes ou aux femmes,  il y a une proximité nouvelle entre les deux :  » les hommes m’envient » /  « Les femmes m’en veulent«   la paronomase associe les deux sexes dans une même relation avec DJ (admiration/frustration) .

De plus Don Juan présente une sorte d’insolence,   propre au personnage à travers les différentes  réécritures.  Ses actes se font uniquement par rapport à son propre plaisir sans tenir compte de l’autre . Il semble penser que les femmes sont à sa disposition « Je prends,  »  » Je cueille »  sans aucune inquiétude sur le « jardin dans lequel il se sert ».

Don Juan se sent totalement à part , au-dessus de la mêlée c’est pourquoi lui seul peut se permettre d’agir ainsi «   les forts seulement » .Il y a d’un coté « lui », de l’autre  le « monde entier » . c’est pourquoi La Petite le traite d’ « escroc » (L10) elle cherche à lui montrer qu’il n’est pas au-dessus  « ni un saint , ni un héros » (L9/10)

Enfin il parle avec beaucoup de hauteur à « La Petite » : « Sornettes à votre tour« ,  l’impératif « ne me sers pas »  , ou encore la mise en incise « petite » !

 

 L’amour :

Comme dans version moliéresque ,  DJ rejette l’idée de fidélité . à la fin de l’extrait , Il jette le mot avec une exclamation comme si c’était une invraisemblance  « Fidèle ! » (L27) et il choisit une périphrase pour dénoncer cette fidélité :  » La liberté dans une petite cage »

En revanche il ne s’attarde pas à « décrire » la fidélité mais présente une contre-utopie qui démontre que l’infidélité ne peut être appliqué au commun des mortels .  Il imagine une société où tous seraient infidèles . Avec beaucoup de modernité, l’auteur utilise dans sa réécriture un vocabulaire très cru qui parle à une société dans laquelle la liberté sexuelle se banalise.  « imaginez ce qui se passerait »( L12)  « que se passerait-il? «  (L14)( on remarque le conditionnel qui montre bien que c’est une impossibilité) , « vous imaginez »(L19). Mais Don Juan est tout à fait conscient que cette vision est une contre-utopie et que la société ne peut pas fonctionner ainsi : « inactifs »(L15), « sang brouillé »(L17), « pagaille »(L19) de même , cette société ne pourrait pas fonctionner car  les constituants même de la société seraient détruits: « l’industrie », « le commerce », « la famille »   , il y a une répétition anaphorique de « Plus de »  4 occurrences (L15/17) tel que « plus de propriété ».  Donc l’amour considéré uniquement comme la consommation de plaisir est réservé à une élite dont il est le représentant idéal .  » les fort seulement peuvent se l’autoriser ». Les autres, les travailleurs , ceux qui tiennent les « pioches » ou « les aiguilles » (L13) sont faits  » pour travailler, pour suer, pour se battre » .

En fait l’amour , il n’en parle même pas mais il parle de plaisir (7 occurrences dans sa bouche) et plus encore du sien propre : « mon plaisir » (L24)  c’est même la seule chose qui l’intéresse : « ce que je veux des autres » (L23) et ce plaisir est présenté comme une gourmandise « je les croque », « je recommence » (L2);  « goûter » (L,3), « trop d’appétit » (L3)

 

 La Société

 La vision que porte Don Juan sur la société est une vision élitiste.

Il y a « je » (DJ) et vous …  ( les autres) .

 Pour les femmes , elle ne sont même plus envisagées comme des proies mais comme des fruits , nulle besoin de les chasser, de se battre comme le fait le Dom juan de Molière , il suffit de se servir, de cueillir les fruits….   La liberté sexuelle est passée par là, entre la version du XVIIème et celle de E.E. Schmitt,  l’évocation des flots de « sang » et de « sperme »(L17/18) en est le marqueur .

Mais DJ ne désire pas que le monde devienne  une joyeuse « pagaille » (L19), il s’inquiète des privilèges  « « propriété », « héritage », « transmission des biens », « privilèges par le sang » (L14/15)  de même, sa manière de parler du peuple est assez méprisante : « vos pioches et vos aiguilles » (L13) les hommes sont fait, comme il le sous entend dans l’accumulation de la ligne 14 « pour travailler, pour suer, pour se battre »  alors que lui ne cherche que « le plaisir ». Contrairement à la vision que développe La Petite  d’un monde où les gens sont sensibles et souffrent  « vous volez leurs épouses… » « vous les abandonnez » (L8/9)  ou « ça leur fait mal » (L26), pour DJ si les gens n’agissent pas comme lui c’est uniquement parce qu’ils ne sont pas assez forts ..

Laisser un commentaire

jdvl |
Inspiration sans Nom |
andreana's heart shaped box |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Les Fables de Chabreh
| impressionsexpressions
| L'itinéraire égaré