Elisabeth BADINTER – Extrait de L’Un est l’Autre (1986), partie II, chapitre 3.

: Elisabeth BADINTER – Extrait de L’Un est l’Autre (1986), partie II, chapitre 3.

É. Badinter analyse ici la nature et les origines des relations hommes / femmes.

La relation homme / femme s’inscrit dans un système général de pouvoir, qui commande le rapport des hommes entre eux. Cela explique qu’à l’origine, les premiers coups portés contre le patriarcat[1] le furent par les hommes et non par les femmes. Avant de penser à ruiner le pouvoir familial du père, il fallait d’abord abattre le pouvoir politique absolu du souverain et saper ses fondements religieux. Telle est l’évolution que connaissent toutes les sociétés occidentales à travers révolutions et réformes, et cela jusqu’au XXe siècle. Mais, si les hommes eurent à cœur de construire une nouvelle société fondée sur l’égalité et la liberté, leur projet, d’abord politique puis économique et social, ne concernait qu’eux-mêmes, puisqu’ils s’en voulaient les seuls bénéficiaires.

Les hommes ont lutté pour l’obtention de droits dont ils prirent soin d’exclure les femmes. Quel besoin avaient-elles de voter, d’être instruites ou d’être protégées, à l’égal des hommes, sur leurs lieux de travail ? L’égalité s’arrêtait aux frontières du sexe, car, si la plupart des hommes cherchaient à se débarrasser du patriarcat politique, ils voulaient à tout prix maintenir le patriarcat familial. D’où l’avertissement constamment répété, au XIXe siècle, par les conservateurs et l’Église : en luttant pour plus de liberté et d’égalité, vous portez atteinte à la puissance paternelle et vous sapez les fondements de la famille…

Le combat mené pendant deux siècles par les démocrates fut sans conteste la cause première de la chute du système patriarcal. Mais il n’en fut pas la raison suffisante. Ce sont les femmes, alliées aux plus justes d’entre eux, qui achevèrent péniblement le travail. Il leur fallut presque deux siècles pour faire admettre à leurs pères et époux qu’elles étaient des « Hommes » comme tout le monde : les mêmes droits devaient s’appliquer à leurs compagnons et à elles-­mêmes, ils devaient partager ensemble les mêmes devoirs.

L’évidence enfin reconnue est lourde de conséquences. Non seulement parce qu’elle met fin à un rapport de pouvoir entre les sexes plusieurs fois millénaire, mais surtout parce qu’elle inaugure une nouvelle donne, qui oblige à repenser la spécificité de chacun. Les valeurs démocratiques furent fatales au roi, à Dieu-le-père et au Père-Dieu. Elles rendirent par là même caduques[2] les définitions traditionnelles des deux sexes et n’ont pas fini de laisser perplexe et d’inquiéter une partie du monde. [...]

Le XXe siècle a mis fin au principe d’inégalité qui présidait aux rapports entre hommes et femmes. Il a clos, en Occident, une longue étape de l’humanité commencée il y a plus de 4 000 ans. Il est probable que les hommes se seraient mieux accommodés de l’égalité dans la différence, c’est-à-dire du retour à l’authentique complémentarité des rôles et des fonctions. Malheureusement pour eux, l’expérience de nos sociétés prouve que la complémentarité est rarement synonyme d’égalité et que la différence se transforme vite en asymétrie. L’époque n’est plus à la séparation primitive des sexes, mais au contraire au partage de tout par Elle et Lui.

 

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[1] Système social où le père – l’homme – a le rôle dominant.

[2] Périmées, dépassées.

Une Réponse à “Elisabeth BADINTER – Extrait de L’Un est l’Autre (1986), partie II, chapitre 3.”

  1. Michèle dit :

    Tu es TROP forte. :)

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